Résumé
Le corps a toujours été l’un des sujets centraux des considérations humaines, tant dans le champ des représentations artistiques que des questionnements philosophiques, scientifiques et sociopolitiques. De plus, les avancées en sciences médicales et dans les nouvelles technologies conduisent à interroger l’émergence d’un nouveau concept, le xénocorps, établissant la transformabilité du corps et son incarnation à travers divers plans du réel (corps numériques, biotechnologies, identités virtuelles etc). Certain.es estiment que le modèle humain expérimente une phase de mutation (1) à l’échelle de l’espèce (cf Homo Numericus, Daniel Cohen), une phase de profonds changements qui modifient les caractéristiques de ce que l’on appelle “l’humain”, une phase dans laquelle l’intervention se fait possible, accessible et, à certains égards, souhaitable. Le corps deviendrait une matière malléable, ajustable, personnalisable. Des bodmods (2) aux prothèses médicales, des hormones de synthèse aux implants biotechnologiques, de la chirurgie à la manipulation génétique, sa plasticité s’exprime à la limite entre les questions de santé et de bien-être, de réappropriation individuelle et de lutte collective, de quête de soi et d’exploration de l’autre. L’hybridité semble alors esquisser les contours d’un nouvel état de l’être, tant métaphoriquement que d’un point de vue matérialiste.
Argument
Les questions de genre font partie des ontologies paradigmatiques de ces mutations car l’identité, la sexualité et la reproduction sont liées à la corporalité. Altérer ces aspects reviendrait à modifier en profondeur les dynamiques corporelles et avancer dès lors que la notion de soi ne serait pas fixe, que le changement serait constitutif de l’identité et que la vérité biologique n’existerait pas. Ce constat qui touche au sensible nous invite à étudier les identités hybrides à travers différents prismes, tel que celui du genre, du numérique et de l’auto-expérimentation (3). De même, nous opèrerons une sortie de systèmes binaires en faveur des concepts de la neutralité (4), de la fluidité et de la transgression des conventions cishétéropatriarcales (5), et une sortie des systèmes humains au profit du posthumain (6), du non-humain (7) et d’autres entités naturelles, en soutien évident à d’autres catégories du vivant. Ici, nous invitons des artistes, penseureuses et scientifiques à partager leurs travaux sur les différentes manières de se transformer, à travers la technologie (cyborgs, transhumanisme perceptif (8)), la médecine (transition de genre, bioéthique (9)), l’art (performance de bioart (10)), être son propre sujet expérimental), tout cela au sein d’une dynamique politique en faveur de la réappropriation de soi et de l’auto(in)détermination (11).
Technosomatisation et fluidité de genre
Notre société traverse depuis quelques décennies une phase de numérisation qui concerne tant les produits, les services, les représentations que les comportements et les affects humains. Cette évolution s’exprime dans la continuité d’une course au progrès technique et au dépassement de nos capacités physiques et intellectuelles grâce au développement technologique. Parmi les éléments qui se trouvent modifiés par la technologie, nous pouvons compter les questions identitaires, corporelles, relationnelles et sexuelles. On pourrait considérer le genre, phénomène psycho-social de catégorisation des identités, comme une production technologique en ce sens qu’elle organise le monde, la construction individuelle et les rapports sociaux. Iel en est de même pour les modes de sexualité, d’expression de genre et de gestion des naissances. Ceci dit, dans une conception plus littérale d’une technicisation des corporalités, l’intervention de moyens techniques sur les corps (ingestion de produits pharmaceutiques en vue d’affirmer ou d’altérer l’expression physiologique du genre, recours à des pratiques chirurgicales, moyens de contraception et de contrôle de la reproduction...), la médiatisation et la virtualisation des identités, des pratiques sexuelles et des expériences (à travers l’auto-représentation et la mise en scène de soi, la (post)pornographie (12), les récits et témoignages, la conceptions d’avatars (13) mais également toute la production iconographique institutionnelle, journalistique et cinématographique de même que celle, plus marginalisée, des collectivités queer, artistiques et militantes) ainsi que l’évolution des pratiques sexuelles vers un assistanat technique (utilisation de prothèses sexuelles, de substances psychoactives, de contextes narratifs, d’applications de rencontres...) nous permettent de repenser le genre à l’aune des révolutions technologiques et numériques. C’est aussi à notre époque que ressurgissent de nouveaux paradigmes concernant le genre et la sexualité, menant à l’émergence d’identités mixtes, fluides, échappant à la fixité de l’essentialisme (14) et à la fatalité de la biologie spéciste, comme l’indétermination de genre, la réapparition de la neutralité, le développement d’une culture autour de concepts identitaires qui s’émancipent de la binarité, le sens de la communauté et les vagues successives de libérations sexuelles. Ce sont ces considérations qu’iel conviendra d’explorer ici, tant d’un point de vue médical et scientifique que sociopolitique ou artistique et conceptuel, mettant l’accent sur les diverses implications de la transformation du soi, de la plasticité du corps et de la place de la technologie dans ces mutations volontaires.
Vers un extrahumanisme ?
Les penseur..euses et artistes sont invité..es à dresser les caractéristiques du xénocorps, de ce corps en devenir, et pourront apporter des réponses et ouvrir des pistes de réflexion sur les liens qui unissent art, genre et technologie dans un objectif d’hybridation et de remodelage des identités. L’organisme qui évolue, dont les perceptions sensorielles sont altérées, dont les spécificités sexuelles sont troublées et réappropriées, dont les facultés reproductives sont sabotées ou remplacées, sera au cœur des travaux présentés. Les êtres augmentés de dispositifs technologiques, modifiés génétiquement ou ayant recours à des techniques de biohacking (15), chimères du genre, cyborgs mutants et autres hybrides interespèces font ce choix d’une sortie du modèle humain vers une altérité plus salutaire, plus mouvante, plus symbiotique, afin de se détourner des paradigmes propres à notre espèce et à nos sociétés, vers des dimensions où l’individuation va de pair avec la communauté, où l’identité jouit d’une potentialité métamorphique fondamentale, où l’injonction du genre ne prévaut pas sur la personnalité et où le soi est repensé par un déplacement de la subjectivité mésoscopique (16) au profit d’une pluralité expérientielle du vivant, d’une ouverture de la définition de l’altérité et d’une acceptation des alternatives.
Comment considérer l’avenir de l’humanité à la lumière de ces questionnements, comment œuvrer pour une existence manifeste de ces dynamiques postcorporelles ?
“Véritables oripeaux de la chair, nos corps défilent bronzés, épilés, percés, tatoués, opérés, liftés, bodybuildés, protéinés, hormonés, dopés, drogués, médicalisés. Ils s’avancent farcis aux antidépresseurs, aux anxiolytiques, aux antipsychotiques, aux contraceptifs, aux anabolisants... Corps boulimiques, anorexiques, corps-phallus bandés par le vide ou par le plein, par l’exercice d’une appropriation, d’une domination, d’une pratique ou d’une discipline du soi... Mais corps aussi perpétuellement connectés, cyber-circonscrits, géo-localisés, filmés, surveillés, enregistrés, exhibés, suivis à la trace par les innombrables puces de leurs cartes de fidélité, de communication, de navigation, bref, de consommation. Toujours plus, les prothèses technologico-numériques recomposent nos corps sous d’incessantes caresses capitalistes. Et les humains, à force de toucher les écrans, de frôler les tablettes, d’effleurer les claviers, happés par la sensualité répétitive de leurs gestes se désespèrent trop souvent de trouver la tendresse d’un contact.”
Fabrice Bourlez - Corps contemporains : vers des pulsions « post-humaines » ?